A la (re)découverte de Ramuz par-delà le mot imprimé

 

La jeune association Cin & Lettres réunit cinq « ramuziens » dotés de toutes les compétences pour mener à bien cet ambitieux projet de coffret DVD. Entretien croisé.


Sous la présidence du producteur de films Xavier Grin, le comité de Cin & Lettres a pour secrétaire Grégoire Montangero (éditeur), et pour trésorier Pierre-Alain Frey, (producteur de DVD). Elle compte en outre deux membres d’honneur : le cinéaste Francis Reusser ainsi que la Cinémathèque suisse et son directeur Hervé Dumont, tous convaincus des vertus de l’image comme moyen d’initier à l’œuvre de Ramuz.

Décidément, Ramuz a de nouveau le vent en poupe, tout d’un coup…
Xavier Grin : Ce n’est que justice ! La lettre de Gallimard consacrée à notre écrivain montre combien le génie de Ramuz a échappé au grand public français. En parallèle à
cette soudaine revalorisation, il nous a semblé normal de présenter l’important volet cinématographique suscité par son travail. À nos yeux, ce coffret constitue un projet patrimonial et quelqu’un devait le réaliser.

En plus de cette réédition, Cin & Lettres a commandé un court-métrage à Francis Reusser…
Xavier Grin : La sensibilité de Francis Reusser traduit très bien l’univers de Ramuz. On a pu s’en rendre compte dans Derborence (César du meilleur film étranger en 1985) et dans La Guerre dans le Haut-Pays (sélection officielle au Festival de Berlin). Il connaît de surcroît bien l’œuvre de cet écrivain. Aussi, avec son point de vue engagé, nous avons jugé bon de lui confier la réalisation d’un court-métrage en liberté, qui juxtaposera des textes
de l’écrivain (dont certains extraits de Conformisme, datant de 1931).

…Et comment avez-vous abordé ce vagabondage ?
Francis Reusser : Dans Conformisme, ce court texte (l’un des nombreux qu’il a consacré au canton qui l’a vu naître, écrire et mourir), Ramuz se livre à la fois à une analyse d’un territoire, à une « anthropologie poétique » d’un peuple et à une réflexion parfois sévère
sur une mentalité, un comportement social, politique et culturel. De cet essai m’est venue l’idée d’une « rêverie d’un filmeur solitaire ». Je suis donc parti, carnet de notes (la caméra-stylo à l’ancienne) à la main, revisiter les lieux de fiction de l’écrivain, dans l’entrelacs complexe de l’imaginaire et du vécu, de la vie intérieure et de l’expérience de
la nature.

…Une sorte de reportage contemplatif dans l’univers de Ramuz ?
Francis Reusser : C'est un voyage, avec ses arrêts, ses mouvements. On y feuillette d’anciennes cartes postales ou des instantanés de l’éditeur Mermod, donnant à voir les
lieux au temps de l’écriture ramuzienne ou de ses passages. Il y a les lumières, les cadrages, le rappel des peintres auxquels s’intéressait l’écrivain, Cézanne, Auberjonois. Il y a la musique de Strawinsky, le village du soldat de l’histoire. On y entend la voix de l’auteur, lisant La Beauté sur la Terre, tandis qu’on s’y promène justement, du côté de Saint-Sulpice. Mais il y a surtout ce qui intéresse le cinéma d’aujourd’hui : un dialogue imaginaire avec Ramuz.
Un dialogue touchant à la représentation des choses et des êtres, à la vision, au point de vue ainsi assumé sur le monde, tout ce qui fait le style, qui rassemble l’idée de création, une idée qui n’est plus trop de mise dans un métier plus souvent soumis aux lois du marché et du succès contraint…

Votre sélection de films exclut de très bonnes réalisations TV…
Pierre-Alain Frey : Nous ne pouvions pas tout inclure, aussi nous devions faire un choix. Notre critère a consisté à ne retenir que des films de cinéastes. En effet, les œuvres produites par des chaînes de TV entraînent des problèmes insolubles de droits, alors que nous aurions aimé que certains – dont Le Rapt de Pierre Koralnik et l’Aline de François Weyergans – figurent dans notre coffret.

Pensez-vous inciter un public jeune à s’intéresser à Ramuz ?
Grégoire Montangero : Comme disait Frédéric Dard à propos des auteurs étudiés en classe : « Beaucoup d'épelés, peu de lus ! » Il en va de même pour Ramuz dont nombre de nos contemporains n’ont encore pas compris la démarche stylistique, le projet et la portée.
Or, à moins de s’intéresser à ses écrits qui explicitent son ambition (je pense notamment
à Raison d’être), on a de fortes chances de passer à côté. Le film facilite l’accès, immerge dans un climat, présente des décors et des archétypes de chez nous. Ces facteurs sont susceptibles de toucher et d’ouvrir le spectateur alors qu’en portant un jugement hâtif et catégorique sur l’écriture de Ramuz, le lecteur non-initié risque de se fermer à son œuvre. Tout comme Picasso reste incompris et mal jugé d’un grand nombre de gens, l’invention
de la langue de Ramuz continue d’être souvent incomprise, phénomène que contourne le cinéma.

À l’heure où l’on se demande si Ramuz est encore lu, votre projet tombe à pic !
Xavier Grin : Espérons qu’il contribue à donner goût à son œuvre. Si tel est le résultat
nous en serons comblés. Dans le cas contraire, nous aurons pour le moins fait notre devoir en publiant cet hommage patrimonial. Ressortir un simple DVD d’un film n’aurait pas eu d’intérêt. En revanche, rassembler de bons films, des archives éparses et dormantes,
donne un coup de projecteur bienvenu sur l’œuvre de Ramuz.

 

   
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